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Une vie d’apprentissage et de générosité, avec la neuropsychologue Brenda Milner (Balado)

La neuropsychologue Brenda Milner, une professeure de 98 ans à l’Université McGill, une chercheuse à l’Institut neurologique de Montréal et la fondatrice de la Fondation Brenda Milner, discute avec Kathleen de ce qui l’a mené à devenir une pionnière dans son champ d’expertise, de ce qui l’a poussé à créer sa fondation et de ce que signifie pour elle le programme BMO rend hommage aux femmes.

Pour écouter, cliquez ici.

Kathleen : La neuropsychologue Brenda Milner est reconnue comme l’une des pionnières en neuroscience cognitive. À 99 ans, elle est professeure à temps plein à l’Université McGill et chercheuse à l’Institut neurologique de Montréal. Ses travaux lui ont valu la reconnaissance de ses pairs du monde scientifique, qui lui ont attribué plusieurs prix. Elle a notamment été intronisée au Temple de la renommée médicale canadienne en tant que membre de la Royal Society of London, et a été élue à la Société royale du Canada. En 2005, elle a aussi remporté le prestigieux prix Gairdner pour ses recherches novatrices sur la mémoire. En 2007, elle a créé la Fondation Brenda Milner avec des fonds qu’elle a reçus tout au long de sa carrière sous forme de subventions et de bourses, afin d’appuyer les recherches en neuropsychologie. Elle a récemment été reconnue dans la catégorie Communauté et dons de bienfaisance de l’événement annuel BMO rend hommage aux femmes, à Montréal. Dre Milner, félicitations pour votre récent prix, et merci d’avoir accepté de participer à cette balado.

Dre Brenda Milner : Merci beaucoup! Je suis ravie d’avoir remporté ce prix et de parler avec vous ce matin.

Kathleen : Merci. Dites-nous, qu’est-ce que ce prix signifie pour vous?

Dre Milner : Comme vous le savez, toute réalisation qui s’étend sur une vie entière revêt une importance bien spéciale. Et je suis touchée de recevoir un tel honneur de BMO, à qui je suis très reconnaissante. Je traite avec votre banque, et je détiens un compte en particulier, depuis mon arrivée au Canada. Ce prix renforce donc nos liens.

Kathleen : Oui; d’ailleurs, vous avez mentionné un peu plus tôt que vous faisiez affaire avec la même succursale depuis 1944. Vous êtes réellement une cliente fidèle.

Dre Milner : Oui, ça fait très, très longtemps.

Kathleen : Excellent. Je voulais parler un peu de vos antécédents en recherche, et de votre désir de devenir une chercheuse. Dre Milner, à quel âge avez-vous su que vous vouliez devenir une scientifique, et que cela serait l’œuvre de toute votre vie?

Dre Milner : En fait, je voulais devenir mathématicienne. Je me suis inscrite en mathématique à l’université Cambridge, et j’ai même obtenu des bourses d’études. Mais à la fin de ma première année, j’ai compris que je ne serais jamais une grande mathématicienne. Ça a été une réalisation horrible. C’est à ce moment qu’on m’a suggéré de me tourner vers ce qu’on appelait alors la psychologie. On ne parlait pas de neuroscience à l’époque, mais bien de psychologie. Je crois que c’est après mon arrivée au Canada que j’ai vraiment commencé à m’intéresser au cerveau. Je m’y intéressais déjà quand j’étais en Angleterre, mais pas dans un contexte médical. Après mon arrivée au Canada, je me suis jointe à l’Institut de neurologie, qui était un endroit très stimulant. J’ai eu l’occasion d’examiner les cerveaux et les comportements grâce aux interventions chirurgicales sur le cerveau qu’effectuait le Dr Penfield. J’ai eu beaucoup de chance. Je pense que j’enseignais à l’université francophone de l’autre côté de la montagne à Montréal, mais l’effervescence qui régnait à l’Institut de neurologie était extraordinaire.

Kathleen : J’ai moi aussi étudié en psychologie, et quand j’y pense, je me dis que vous étiez réellement au premier rang des études sur le fonctionnement du cerveau et ses répercussions sur nos comportements, nos émotions, et ainsi de suite. Mais c’était aussi une époque où il n’y avait pas beaucoup de femmes qui travaillaient en recherche ou qui étaient des scientifiques à proprement parler. Quel effet cela vous faisait-il de travailler dans un milieu dominé par les hommes avant qu’il soit à la mode de le faire?

Dre Milner : Vous savez, je n’y ai jamais pensé. Je veux dire, tout a débuté quand j’étais étudiante de premier cycle à Cambridge. Les universités comme Oxford et Cambridge, où il n’y avait que deux collèges pour les femmes, ne comptaient que quelques centaines d’étudiantes, comparativement à des milliers d’hommes. Je me suis donc habituée à faire partie d’une culture minoritaire dès mon admission à Cambridge en tant que boursière. Ça me paraissait tout à fait normal.

Kathleen : Vous avez donc grandi en trouvant cette situation normale. De nos jours, on déploie beaucoup d’efforts pour intéresser les femmes aux programmes de STEM –  vous savez, les sciences et les domaines techniques. Quel conseil donneriez-vous aux femmes qui nous écoutent et qui veulent faire carrière dans un domaine dominé par les hommes?

Dre Milner : Pour commencer, je n’envisagerais pas les choses de cette façon. Je ne commence jamais une carrière ou un emploi en me disant, je suis une femme, et que ferait un homme. Vous savez, je suis avant tout un être humain. Mais je pense à un conseil pratique sur un point où, à mon avis, les femmes ont tendance à agir différemment des hommes. C’est d’être prête à dire ce qu’elles pensent. J’ai moi-même tendance, même à ce stade-ci de ma carrière, à réfléchir après avoir écouté une conférence. Je me demande si la question que je songeais à poser était intéressante, appropriée, vous savez, pertinente. Et pendant que je rumine tout cela, un homme dans la salle posera la même question que moi – peut-être pas aussi bien parce qu’il l’a formulée spontanément. Je vous assure que cela se produit encore malgré mon expérience dans le domaine. Je suis très critique à mon égard. Je ne crains pas vraiment d’être critiquée par l’auditoire. Je veux être sûre d’être satisfaite de moi-même. Et je pense que nous devrions tous nous autocritiquer un peu moins, et moins hésiter avant de nous lancer.

Kathleen : C’est un excellent conseil. D’ailleurs, des recherches ont démontré que les femmes ont tendance à moins parler quand elles sont dans une pièce ou dans une situation d’affaires où il y a plusieurs hommes. J’ai l’impression que vous avez vécu cela, et que vous le vivez encore.

Dre Milner : Je le vis ENCORE, c’est vrai.

Kathleen : Alors, à quoi peut-on attribuer peur de dire ce qu’on pense? Par exemple, quelle est la pire chose qui pourrait se produire si vous disiez n’importe quoi?

Dre Milner : On ne veut surtout pas avoir l’air idiot, n’est-ce pas? On veut avoir l’air intelligent. En tout cas, vous savez, c’est important pour moi.

Kathleen : Dre Milner, vous me faites rire, parce que vous êtes de toute évidence une femme brillante. Mais je crois que votre honnêteté en dit long sur ce que vivent beaucoup de femmes, et même certains hommes. Je pense donc qu’un bon conseil serait d’essayer de prendre la parole sans trop se soucier des apparences, parce que si on ne le fait pas, quelqu’un d’autre risque de poser la question à notre place.

Dre Milner : C’est tout à fait exact. Quelqu’un d’autre le fera!

Kathleen : J’ai lu votre histoire, et j’ai appris que vous étiez très curieuse, ce qui est logique étant donné vos antécédents en recherche et vos études. Dans quelle mesure croyez-vous que votre curiosité naturelle a contribué à votre réussite, à tout ce que vous avez accompli en tant que chercheuse et en tant que femme qui a, avouons-le, été une pionnière?

Dre Milner : Je pense que c’est parce que les choses autour de moi m’intriguent. Je ne suis pas particulièrement introvertie, j’ai tendance à observer ce qui se passe autour de moi; je m’intéresse à ce qui se passe autour de moi. Et je pense que si – je crois en avoir parlé plus tôt – si je constate un comportement excentrique… par exemple, j’ai très souvent remarqué, quand je travaillais avec des patients ayant des lésions au lobe frontal, que j’avais affaire à des personnes très gentilles. Je veux dire qu’ils n’étaient pas fâchés de subir des tests, et pourtant il y avait une lacune au niveau du discours spontané, même si je ne constatais pas d’erreur de langage lorsque je les mettais directement à l’épreuve. Cela m’a frappé, j’ai trouvé cela plutôt curieux. Que quelqu’un qui semble coopératif, qui est toujours gentil et coopératif, ne parle pas. Dans la même situation, mes autres patients auraient parlé. Certains auraient grommelé, d’autres pas, mais ils auraient parlé. Je me suis donc demandé si cela avait quelque chose à voir avec la lésion? C’est ainsi que j’ai commencé à évaluer, non pas les connaissances et le vocabulaire, mais la fluidité de la parole. Combien de mots débutant par une lettre donnée pourriez-vous écrire en cinq minutes, vous savez? C’est un aspect de l’intelligence qui n’est pas réellement évalué au moyen de tests d’intelligence standards, mais il n’en pas moins reconnu maintenant comme un aspect de l’intelligence. Et comme je m’y attendais, j’ai découvert que les patients qui avant des lésions au lobe frontal gauche s’en sortaient nettement moins bien. Pourtant, tout a débuté par une observation, par un patient qui se trouvait dans ce curieux état. Il est si gentil, pourquoi ne parle-t-il pas? Il n’a pas de déficit de langage, alors pourquoi ne parle-t-il pas? J’ai donc commencé à enquêter. Je pense donc que pour moi, tout débute au niveau empirique. La plus grosse partie de mon travail ne vient pas de la théorie, même si je la connais bien. Je veux dire, j’ai lu les livres et ainsi de suite, et j’ai réussi les examens. Mais ce n’est pas la théorie qui dicte mes recherches : c’est le comportement du patient. Je me dis alors, et bien, voilà qui est différent, comment pourrais-je mesurer cela? Comment pourrais-je le tester?

Kathleen : C’est une histoire formidable. Je pense que nous naissons tous avec une curiosité naturelle, mais que nous ne l’encourageons et ne l’exploitons toujours réellement. Il me semble que c’est ce que vous avez fait tout au long de votre carrière : vous vous êtes posé des questions et vous en avez fait le suivi. Et vous avez fait une réelle différence en ce qui a trait à vos travaux de recherche et certainement à votre travail avec ces patients.

Dre Milner : Je pense que vous soulevez un excellent point. Est-ce que la curiosité est encouragée? Les enfants sont naturellement curieux, et ils posent toutes sortes de questions. Je me souviens que mes parents m’encourageaient à en poser, surtout mon père. Mais, vous savez, il est possible que ça ne soit pas le cas dans toutes les familles. Surtout autrefois, où les enfants devaient être vus, mais pas entendus. Et je pense que l’acceptation de la curiosité d’un enfant dès son plus jeune âge, et la réaction à celle-ci, peuvent être très importantes.

Kathleen : Donc, si quelqu’un nous écoute aujourd’hui et désire faire sa part, quel conseil lui donneriez-vous pour l’aider à déterminer où redonner, et de quelle façon procéder?

Dre Milner : En fait, je crois que si vous avez un domaine de compétence – il n’est pas nécessaire que ce soit en science, cela peut tout aussi bien être en art – si vous connaissez un domaine en particulier, il est probable que vous en sachiez plus sur ce domaine que sur celui de quelqu’un d’autre. Autrement dit, si vous travaillez dans le domaine des arts, vous en saurez plus sur les arts. Et si vous vous intéressez aux sciences, vous connaîtrez mieux ce domaine. Et il est donc tout à fait possible que vous sachiez où votre argent pourrait être le plus utile. Je pense parfois, quoique je n’ai pas d’expérience à ce sujet, que les gens peuvent se sentir submergés parce toutes ces causes leur paraissent très valides. Mais je pense que plus vous en savez sur un domaine donné, et sur votre propre domaine de recherche, plus vous constatez que vous n’avez jamais tout à fait assez d’argent. Il existe des bourses de recherche postdoctorale, et d’autres sources de financement. Mais vous avez toujours l’impression que vous n’avez pas assez d’argent pour accomplir tout ce que vous voulez. Il me semble donc que vous avez déterminé qu’il fallait commencer dans un domaine que vous connaissez. Je pense qu’en général, comme c’est le cas pour toute chose, vous devriez commencer par quelque chose que vous connaissez, sinon vous risquez de passer à côté de la plaque.

Kathleen : Donc, en résumé, réfléchissez à ce qui vous passionne, à ce qui vous intéresse, à ce que vous connaissez déjà , puis commencez à explorer les secteurs où il existe un réel besoin.

Dre Milner : Exactement!

Kathleen : Oui. Je sais que votre fondation, la Fondation Brenda Milner, a pour mandat de soutenir les recherches en neuropsychologie, mais vous avez fixé des critères très précis, qui sont en lien avec le fait de savoir où les fonds sont requis. Pourriez-vous nous parler un peu de votre fondation?

Dre Milner : Bien sûr. Ma fondation appuie les recherches sur la neurologie et les comportements, mais seulement à partir du niveau postdoctoral. C’est parce que – je suis sûre que c’est aussi le cas dans d’autres domaines, mais je connais seulement le mien – je veux aider les personnes brillantes. Je n’ai pas vraiment envie de financer des personnes qui ne sont pas particulièrement compétentes dans leur domaine, vous comprenez. Je ne crois pas que ce soit nécessaire. Mais supposons que les personnes compétentes ne trouvent pas d’argent, ou ont du mal à en trouver; c’est bien sûr souvent le cas. Vous savez, il n’est pas difficile de trouver du financement jusqu’au doctorat, et si vous êtes bon, et si vous êtes compétitif, vos conseillers vont vous appuyer. Il n’est pas difficile d’obtenir ce qu’on appelle une bourse de recherche postdoctorale pour un an ou deux, et même trois ans, si vous avez de la chance. Mais de tels fonds ne sont pas conçus pour durer toute votre vie. Par conséquent, dans le passé, l’étudiant qui se trouvait à un niveau avancé devait habituellement se chercher du travail dans une université, par exemple un poste de professeur adjoint. Mais il n’y a pas beaucoup d’universités qui ont des postes à combler et qui cherchent désespérément des professeurs. Cette approche est intéressante si vous parvenez à décrocher un bon emploi dans une université, mais je ne crois pas que vous partez avec l’idée que c’est que ce que vous allez faire. De toute façon, la situation a aussi des désavantages, puisque vous devez consacrer beaucoup de temps à l’enseignement et à l’administration, ce qui ne vous en laisse pas tellement pour la recherche. Alors, si vous voyez quelqu’un qui est vraiment doué pour la recherche, et qui aime cela, je crois qu’il est très important de faire en sorte que cette personne puisse obtenir du financement plus longtemps que pendant les deux ou trois années habituelles du postdoctorat. Je suppose qu’une autre façon de répondre à votre question, c’est qu’en science – je ne connais pas les autres domaines, mais c’est sûrement vrai aussi en littérature et ailleurs – il faut prévoir plus de deux ans, si vous êtes vraiment doué, pour vous établir, être reconnu et avoir un sentiment de satisfaction, l’impression d’avoir accompli quelque chose en recherche. Deux ou trois années de postdoctorat ne suffisent pas. C’est pour cette raison que j’ai décidé de consacrer mon argent à cette cause. Pour prolonger un peu cette période – je ne parlerai pas d’apprentissage parce qu’ils ont déjà dépassé cette étape – de préparation véritable et de contribution à leur champ d’études.

Kathleen : Je pense que c’est une merveilleuse façon de faire sa part pour la collectivité, et en général. Je veux dire, vous avez remporté le prix de BMO pour votre service envers la collectivité et pour votre engagement à donner au suivant. Pourriez-vous nous dire ce qui vous a amenée à opter pour les dons de bienfaisance à cette étape-ci de votre carrière?

Dre Milner : Vous savez, je n’ai pas de famille. Ça aurait peut-être été différent si j’avais des enfants ou des petits-enfants méritants, ou des proches qui étaient malades et qui avaient besoin d’aide. Mais je peux voir les questions d’ordre personnel qui ont préséance dans la vie des gens. Dans mon cas, je n’ai pas besoin de subvenir aux besoins de qui que ce soit. Et j’ai de l’argent, et je dois réfléchir à ce que je veux qu’il en advienne à mon décès. Ce n’est pas comme si j’avais un petit-fils en difficulté, ni rien de tout cela. J’ai pu faire un autre choix.

Kathleen : Vous avez donc pu faire votre part pour la collectivité en raison de votre situation familiale. Mais je sais que bien des gens qui décident de s’ouvrir à la philanthropie ont des familles, ce qui ne les empêche pas de vouloir faire leur part pour la collectivité.

Dre Milner : Cela ne fait pas de doute. Je trouve cela admirable, mais je ne fais pas face à un tel dilemme.

Kathleen : Je trouve que ce que vous faites avec votre fondation est tout aussi admirable, Dre Milner.

Dre Milner : Ça me fait plaisir.

Kathleen : Oui. Oui. Je comprends. Vous avez beaucoup réfléchi à la façon dont vous vouliez distribuer vos ressources une fois que votre travail sera terminé. Et je tiens à vous remercier sincèrement d’avoir participé à la balado d’aujourd’hui et d’avoir partagé votre expérience avec nous. C’est un véritable honneur de rencontrer quelqu’un qui a été une telle pionnière – je sais que vous ne vous voyez pas ainsi, mais moi, oui – une femme qui a su s’affirmer dans un domaine à prédominance masculine, parce que je crois que cela peut inspirer toutes les jeunes femmes qui s’intéressent aux sciences et à d’autres professions dans les secteurs des banques, de la finance, des mathématiques, et ainsi de suite. Je vous remercie sincèrement de nous avoir accordé du temps.

Dre Milner : Vous êtes gentille. Ça a été très agréable. Je pense qu’il est très important de renforcer sa confiance en soi.

Kathleen : Excellent. C’est là-dessus que nous conclurons. Merci beaucoup, Dre Milner. Et continuez votre bon travail.

Dre Milner : Merci beaucoup. Au revoir.