Aller directement au contenu
Ma vie - 2019 M01 10

Graviter autour de ce qui nos effraire : Courtney Reardon et son expédition sue Everest

Courtney Reardon, directrice des ventes institutionnelles, BMO Marchés des capitaux est également la 68e femme américaine à avoir atteint le sommet Everest et à survivre. Dans cet épisode, Courtney nous parlera de son expédition et partagera les connaissances acquises en cours de route qui pourraient nous aider tous à mieux réussir à la maison et au travail.

Pour écouter, cliquez ici (en anglais seulement)

« L’important, ce n’est pas ma performance au cours de la randonnée ou ma performance sur la neige et sur la glace. Il s’agit de comment je m’en sors tout au long du parcours. »

Kathleen Burns Kingsbury : Nous vous réservons aujourd’hui une petite surprise. Courtney Reardon, directrice générale - Ventes d’actions, Investisseurs institutionnels, BMO Marchés des capitaux est avec nous aujourd’hui. Il s’avère que Courtney est également la 68e femme américaine à gravir l’Everest et à y survivre. Pour vous donner un peu de contexte, seulement 10 % des personnes qui escaladent l’Everest sont des femmes. Il va donc sans dire que c’est une grande réalisation. Aujourd’hui, Courtney nous parlera donc de son expédition et nous fera part des leçons qu’elle en a tirées et qui peuvent tous nous aider à mieux réussir dans nos vies personnelles et professionnelles. Je voudrais donc souhaiter la bienvenue à Courtney à notre balado d’aujourd’hui.

Courtney Reardon : Merci de m’avoir invitée, Kathleen.

KBK : Dis-moi : qu’est-ce qui t’a inspirée à escalader le mont Everest?

CR : Tu sais, je n’avais jamais réellement eu l’ambition de gravir ce mont. Je pratiquais l’alpinisme depuis dix ans, c’est-à-dire que j’escaladais des montagnes à haute altitude depuis ce temps. Le dernier sommet que j’avais atteint était le Denali, en Alaska. Le mode de vie d’expédition me manquait, tout simplement, et je savais que je voulais atteindre un haut sommet. De plus, il me semblait qu’il s’agissait d’une période de ma vie où il ne me restait que très peu de temps pour le faire. J’étais mariée depuis trois ans, et nous n’avons pas encore d’enfants. Nous en voulions toutefois, et il est rare d’entendre parler de mamans qui s’absentent pendant deux mois pour se consacrer à leurs loisirs. J’ai donc réalisé que le temps pressait et que, si je souhaitais réaliser ce projet, je devais le faire maintenant. Lorsque je réfléchissais à la montagne que je souhaitais gravir, je ne voulais pas monter l’Everest, en fait. Je croyais que cette montagne serait très achalandée, ce qui m’inquiétait, car cela augmente le risque d’engelures et d’autres blessures. Toutefois, en examinant les quatorze sommets les plus élevés au monde, je me suis mise à regarder les différents taux de décès et de réussite. Le mont Everest m’a en fait attirée, parce qu’il comporte beaucoup plus d’installations de sauvetage que quelques-unes des autres montagnes de la liste. Il s’agissait également d’un préalable à l’ascension de plusieurs de ces autres montagnes. Il représente donc une occasion de tester ses performances en haute altitude avec à la fois beaucoup d’installations autour de soi en plus de nombreux alpinistes expérimentés. C’est donc un peu de cette façon que j’en suis arrivée là. Un ami m’a ensuite présenté quelqu’un qui m’a parlé du versant nord de l’Everest, soit le côté auquel seulement le tiers des alpinistes s’attaquent. En général, on considère que le versant nord de toute montagne est un peu plus froid, plus venteux et plus exposé aux éléments que les autres. Dans le cas de l’Everest en particulier, il n’y a pas de sauvetage par hélicoptère possible sur le versant nord. Ce sont donc seulement les alpinistes plus expérimentés qui gravissent cette paroi, ce qui la rend moins achalandée.

KBK : C’était donc un mont moins achalandé et le bon moment dans votre vie pour le faire... De plus, comme pour bon nombre de femmes, il s’agissait d’un risque calculé quant à la prochaine étape de ta carrière d’alpiniste.

CR : Oui, exactement.

KBK : Je sais que l’ascension d’une montagne comporte son lot de défis. Je ne dis pas cela par expérience, mais plutôt après avoir regardé des documentaires au sujet de personnes comme toi. Quelle a été la partie la plus difficile de ton parcours, et quelle a été la partie la plus gratifiante?

CR : Je pense que la partie la plus difficile a été que je ne me serais jamais inscrite à une expédition si je n’avais pas cru être en mesure d’atteindre le sommet et de revenir en sécurité. Pourtant, lorsque je suis arrivée – et cela m’arrive pour toutes les montagnes que j’escalade – j’ai vécu des moments qui m’ont déstabilisée. Des moments où ma confiance a été ébranlée et où j’ai réellement subi un revers. Lorsque le doute commence à s’installer, celui-ci peut être accablant; on devient alors physiquement incapable d’atteindre les mêmes niveaux de performance que lors de l’entraînement, et ce, en raison de différents facteurs : l’adaptation à un nouvel environnement, le manque d’oxygène dans l’air, le fait de se sentir malade à cause de la nourriture... cela peut être n’importe quoi. On a également beaucoup de temps pour réfléchir, ce à quoi on n’est peut-être pas réellement habitué. Malheureusement, on commence à penser à ses peurs, que l’on se met alors à nourrir. La peur de l’échec, la peur de souffrir, la peur que ce soit très difficile... On se demande : « Suis-je vraiment à la hauteur? » Le moment le plus difficile a été l’une des journées... Il s’agissait peut-être de notre quatrième ou cinquième journée au camp de base. Je suis partie faire une petite randonnée d’environ deux ou trois heures avec deux de mes coéquipiers. J’avais le souffle tout simplement coupé. J’arrivais à peine bouger. Mes pieds n’avançaient pas. Je m’en sortais si mal que c’en était troublant. Ce n’était qu’au camp de base, et mon objectif était de gravir toute la montagne. En gros, j’ai donc dit à mes coéquipiers de continuer et que j’allais faire demi-tour et redescendre; j’étais totalement perdue. J’ai dû pleurer de mon côté pendant trois heures, à essayer que personne ne s’en rende compte, mais...

KBK : Ça semble avoir été très dur.

CR : C’était horrible. J’avais honte de m’être présentée en croyant être en mesure d’atteindre le sommet. J’ai appelé mon mari le lendemain. Il était de retour à la maison, à New York. Je lui ai raconté ce qui s’était passé ainsi que comment je me sentais. Sa réaction a alors été totalement différente de la mienne. Il m’a dit : « Qu’est-ce qui te fait croire que tu peux suivre le rythme de ces gars-là? Tes coéquipiers sont des ultra-marathoniens qui font des courses de 24 heures dans les montagnes, dans les Alpes. Comment as-tu pu penser que tu pourrais suivre leur rythme au cours de cette randonnée? Tu sais bien que tu es lente. Ce n’est pas ça, ta force! Tu es bonne pour l’autre aspect de l’ascension; celui auquel vous arriverez plus tard. Pourquoi te compares-tu à ces gens-là? C’est certain qu’ils excelleront. Et puis? Tu as eu une mauvaise journée. N’abandonne pas tout. Tu devrais être heureuse de faire partie d’une équipe si compétente. » Et je l’étais. Je me suis donc dit : « Ok, ok. Je vais le croire pour l’instant, simplement pour arriver à continuer, mais nous verrons. J’échouerai probablement plus tard, mais voyons comment ça se passe. » J’avais vraiment touché le fond à ce moment-là.

KBK : Il a donc réellement réussi à te donner du recul, même si c’était d’une autre façon. Je peux aussi, en quelque sorte, t’entendre sourire pendant que tu me racontes cela. J’imagine que ses paroles t’ont donc été utiles à ce moment-là.

CR : Oui! Il m’a dit : « C’est génial! Tu fais partie d’une équipe extrêmement compétente. » Dans sa tête, il se disait : « Évidemment que tu peux y arriver. C’est une chance que cette journée a été la plus difficile pour toi; celle des autres viendra par la suite. Il ne s’agit donc pas d’un signe de ce qui t’attend, mais plutôt d’un obstacle à surmonter avant de poursuivre. »

KBK : Intéressant! Ça a dû grandement t’aider. La réponse à ma prochaine question est peut-être évidente, mais quelle a été la partie la plus gratifiante de ton périple?

CR : C’est drôle. J’ai l’impression que tout le monde croit que ça doit être le jour de l’arrivée au sommet. De mon côté, il s’agit plutôt de la journée où cette peur tenace s’est finalement dissipée, après environ trois autres semaines. Plutôt deux semaines, disons. Mes collègues et moi étions alors beaucoup plus haut dans la montagne. Nous nous trouvions à environ 7 000 ou 7 500 mètres. Nous étions au premier camp, et nous sommes allés faire une courte randonnée pour voir si nous pourrions aller vers le deuxième camp sans toutefois y passer la nuit. Nous voulions simplement pousser notre corps à aller à une altitude un peu plus élevée. À ce moment-là, nous progressions sur de la neige et de la glace. Précédemment, lorsque j’étais à bout de souffle, nous marchions sur des roches, des pierres ainsi que de la pierraille, qui est semblable à du gravier. Sur la neige et la glace, toutefois, c’est dans ces conditions que j’ai tendance à exceller. C’est le monde à l’envers. On serait porté à croire que les gens ont plus de facilité à effectuer les parties faciles. Pour une raison qui m’échappe, j’éprouve plus de facilité dans les portions plus difficiles. Nous arrivons donc à la portion couverte de neige et de glace, et nous montons. Nous devions y passer la nuit. Je n’ai aucun problème à camper sur la neige; j’avais déjà passé 17 jours sur un glacier en Alaska lors de ma dernière ascension, soit plus que ce que mes coéquipiers avaient déjà fait. Mon guide et moi nous trouvons devant. Nous marchons, nous marchons... et nous avançons ensemble. Nous nous arrêtons après environ une heure, puis nous regardons derrière nous... Nous réalisons alors que les gars de mon équipe sont TOUT en bas! Je croyais qu’ils se moquaient de moi. Ils étaient recroquevillés et respiraient difficilement. Je croyais qu’ils me jouaient un tour. Lorsqu’ils m’ont finalement rattrapée, ils ont dit qu’ils n’arrivaient pas à suivre mon rythme. Je crois qu’ils n’en revenaient pas eux-mêmes. Je n’étais pas du tout en compétition contre eux, mais c’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que j’étais douée pour cette partie. Je n’étais pas douée pour l’autre partie. Pourquoi est-ce que je me comparais à eux alors que nous étions dans leur élément? Nous étions maintenant dans mon élément. L’important, ce n’est pas ma performance au cours de la randonnée ou ma performance sur la neige et sur la glace. Il s’agit de comment je m’en sors tout au long du parcours. Pendant toute l’ascension vers le sommet, puis la descente. On ne peut pas analyser chaque petite portion et comparer sa performance par rapport à celle des autres personnes dans chacun des chapitres du livre. L’important est de conclure le livre.

KBK : C’est génial. Donc, en gros, la journée la plus gratifiante a été celle où tu as repris confiance et où tu as réellement réussi à obtenir cette perspective toi-même plutôt que d’avoir besoin...

CR : Tout à fait. Tout à fait.

KBK : ... plutôt que d’avoir besoin que ton mari ou que quelqu’un d’autre te la présente.

CR : Il existe une devise très connue en alpinisme, selon laquelle il ne s’agit pas d’aller à la conquête de la montagne, mais plutôt à la conquête de soi-même.

KBK : Je peux très bien le croire. Cela a également à voir avec le fait d’être la seule femme au sein d’une équipe autrement composée uniquement d’hommes. J’ai trouvé une statistique intéressante : bien que les femmes représentent seulement 10 % des alpinistes qui gravissent l’Everest, leur taux de réussite est plus élevé que celui des hommes. En moyenne, 32 % des hommes atteignent le sommet lors de leur premier essai, par rapport à 43 % des femmes. Je ne sais pas si tu connaissais cette statistique, en tant que femme, au moment de ton ascension.

CR : Non! Mais j’avais un petit soupçon...

KBK : Dis-moi donc : quels sont les défis, et peut-être même les avantages, d’être une femme parmi une équipe gravissant l’Everest? De plus, y a-t-il quoi que ce soit dans cette optique que tu peux transposer dans ton travail quotidien?

CR : Il ne s’agit peut-être pas du meilleur aspect, mais l’un des gars de l’expédition a reçu un appel de sa copine le jour avant que nous n’entamions notre dernière poussée vers le sommet; celle-ci avait un message pour moi. Elle m’a dit que je devais atteindre le sommet au nom de toutes les femmes.

KBK : Ah! Aucune pression!

CR : C’est ça, aucune pression! Je me suis dit : « Tu sais quoi? Si c’est ce qu’elle croit, elle devrait être ici et m’accompagner! » Mais en même temps, il y a toujours cette petite pensée qui te suit et qui te dit que tu dois représenter les femmes lors de ton périple. Tu vois, 10 %, ce n’est qu’une très petite minorité. Il y avait donc ce sentiment de ne pas faire cela uniquement pour moi. Toutefois, je me dis également que je ne suis pas aussi forte que les hommes sur le plan physique. Je ne peux pas me mesurer à eux dans le cadre de certains défis physiques; je me prépare donc très bien pour compenser. Je fais en sorte que mon équipement soit le plus léger possible. Je n’ai pas apporté mon appareil photo; j’ai utilisé mon téléphone. J’ai allégé mon équipement de toutes les façons que je pouvais pour me rendre la tâche un peu plus facile, et j’ai investi pour ce faire. Je crois également que je n’avais pas beaucoup confiance en moi. Dans un certain sens, cela m’a poussée à m’entraîner beaucoup plus fort. Par exemple, pour m’entraîner, j’ai utilisé un tapis roulant qui avait une inclinaison de 30 % en portant une veste pesant 50 livres pour gravir l’équivalent d’une altitude de 1 200 mètres.

KBK : Wow!

CR : L’entreprise qui nous guidait, tout comme mon mari (qui travaille dans le domaine du sport professionnel), me disaient tous que j’en faisais trop, que je n’avais pas à en faire autant. Mais mentalement, j’en avais besoin. Le jour de l’arrivée au sommet, il faut gravir environ 600 mètres d’altitude. Je voulais donc en faire deux fois plus au préalable, dans un environnement contrôlé, de manière à ce que je puisse me dire, lorsque j’en arriverais là, que j’en avais déjà fait bien plus. On ne s’entraîne pas simplement à réaliser ce que l’on devra faire le jour venu. On s’entraîne encore plus. Je crois que l’on s’entraîne au-delà de cela. De mon côté, c’était un entraînement beaucoup plus axé sur mes capacités mentales, parce que je n’aurais pas été en mesure de recréer la journée de l’arrivée au sommet. Ça a été incroyablement difficile par moments. Je ne sais pas comment j’y suis arrivée. Je n’aurais pas pu recréer ces conditions dans un environnement contrôlé, même si je l’avais voulu. Mais, mentalement, j’y suis arrivée. Je me sentais donc préparée pour la suite parce que je me suis entraînée plus fort que ce que je croyais nécessaire.

KBK : Prenons un instant pour réfléchir à la façon dont cette expérience pourrait se transposer au travail dans un secteur dominé par les hommes, qu’il s’agisse du secteur bancaire, des technologies ou du monde des affaires en général. Peux-tu penser à quoi que ce soit que tu as appris sur la montagne et pour lequel tu te dis : « Wow, je pourrais réellement appliquer cela à mon travail, ou encore apprendre à un de mes collègues à réfléchir à cet aspect? »

CR : Je crois que l’aspect qui se traduit le mieux dans le cadre de notre travail est le fait de comparer ses forces et ses faiblesses à celles des autres. Il est impossible d’adopter le style de quelqu’un et de l’imiter à la perfection. Il faut adopter son propre style. De cette manière, on laisse ses forces ressortir encore mieux. Si j’avais essayé de suivre le rythme des autres dans la partie moins élevée de la montagne, j’aurais gaspillé toute mon énergie et je n’aurais pas réussi aussi bien que d’habitude une fois arrivée à la partie plus élevée, où l’on doit progresser sur la neige et sur la glace. J’aurais gaspillé mon énergie mentale et mon énergie physique. Si c’était à refaire, je crois que je me dirais, dans les parties moins élevées de la montagne : « Relaxe-toi. Détends-toi. Eh oui, tu ne seras pas aussi rapide. Ne t’en fais pas. On va arriver à la partie où tu te sens à l’aise. » Je crois que c’est également le cas au sein d’un environnement de travail. Il faut bien connaître ses forces et ses faiblesses; il est impossible d’imiter quelqu’un d’autre à la perfection.

KBK : Tu as mentionné plus tôt que l’alpinisme n’est pas uniquement fondé sur les capacités physiques, mais également sur les capacités mentales. En fait, nous parlons actuellement du fait de nous comparer aux autres ainsi que la façon dont cela peut, en fin de compte, drainer notre énergie. Il est préférable de se concentrer sur nos forces et sur ce que nous apportons à l’équipe. Il semble que tu t’es beaucoup entraînée sur le plan physique. As-tu également pris des mesures pour te préparer aux aspects mentaux liés à l’ascension de l’Everest? Comment t’es-tu faite à l’idée qu’il s’agissait d’une expérience et d’une expédition de deux mois, et que l’ascension du mont Everest est associée à un certain taux de mortalité?

CR : Eh bien, je sais que cela va sembler étrange, mais j’ai une grande aversion pour le risque.

KBK : Haha! Donc tu as escaladé l’Everest, c’est ça!

CR : Lorsque j’ai annoncé mon projet à mes clients et à mes collègues à l’interne, j’ai plaisanté en leur disant que, pour atteindre le sommet, je ne sacrifierais aucun doigt, aucune narine, ni aucune autre partie de mon corps au profit d’une engelure, car je suis beaucoup trop orgueilleuse pour cela. Toutefois, en réalité, j’avais décidé que si je ne réussissais pas lors de ma première tentative – ce qui, comme tu le sais, arrive à la plupart des gens – je réessaierais une nouvelle fois, tout simplement. Ainsi, j’aurais une meilleure idée de ce que je pourrais faire autrement ainsi que de ce que je pourrais faire mieux. À un certain point, je ne me souciais plus du fait de laisser tomber des gens ou que les gens savent que j’avais échoué, parce que j’aurais essayé. Je m’étais inscrite pour le faire. Je m’étais préparée et entraînée pour y arriver. J’étais qualifiée pour le faire. Alors, si jamais j’échouais, qui pourrait bien me critiquer? La poignée de gens qui avaient également essayé et qui avaient réussi? Je sentais donc que j’étais prête à tenter ma chance. Même le fait de me permettre à moi-même d’être à l’aise avec l’idée de l’échec a fait une grande différence.

KBK : Tu as mentionné la peur. La peur fait certainement partie intégrante de l’ascension du mont Everest. Une certaine peur s’installe également chaque fois que l’on essaie quelque chose de nouveau. Quels conseils donnerais-tu aux femmes entrepreneures ou professionnelles qui doivent affronter leurs peurs?

CR : On parle souvent de l’idée de vaincre ses peurs. Je crois toutefois qu’il s’agit plutôt d’un outil utile qui peut nous guider et nous motiver à atteindre notre objectif. Ce que je veux dire par là, c’est que j’essaie d’écouter mes peurs. Dans ce cas-ci, il ne s’agissait pas nécessairement de la peur de l’échec. Si j’échouais, je pourrais simplement réessayer d’escalader cette montagne. Je me rends compte qu’il s’agit d’une situation unique, puisque ce n’est pas toujours le cas en affaires. J’avais plutôt peur de souffrir. La souffrance fait partie intégrante de l’alpinisme; elle est tout simplement liée à l’environnement. J’en ai fait l’expérience au cours d’autres ascensions, et c’est réellement le cas. Ayant conscience de cela, j’étais beaucoup plus motivée dans le cadre de mon entraînement. Je ne voulais pas rater une seule séance. J’en avais besoin sur le plan physique, et j’en avais RÉELLEMENT besoin sur le plan mental. Puisque ces séances m’ont réellement aidée à bâtir mes défenses mentales pour les moments où je commençais à douter de moi et où je me sentais faible, je pouvais désormais me dire : « Non, c’est le meilleur entraînement que j’ai jamais fait. Je n’ai manqué aucune séance d’entraînement. Je n’ai sauté aucune étape. Je suis réellement préparée. » Je crois donc que le fait de me servir de ma peur comme guide et comme facteur de motivation m’a énormément aidée. Il faut graviter autour de ce qui nous effraie. Il faut se demander quelles sont les étapes à suivre afin d’éviter que ces peurs ne se concrétisent ou de minimiser l’effet de celles-ci si elles venaient à se concrétiser, OU encore déterminer comment on gérera la situation dans ce cas-là. On se sent donc préparé, on ne panique pas sur le coup et on ne se sent pas submergé par tous les différents facteurs auxquels on fait face.

KBK : De quoi d’autre as-tu eu besoin pour réaliser cet exploit?

CR : J’ai adoré m’entraîner. Cela m’a surprise. La plupart des gens s’entraînent pendant un an. Je l’ai fait en trois mois. Par contre, mon mari travaille dans le domaine de la médecine sportive. J’avais donc un professionnel « dans mon équipe », si on veut. Cette situation me convenait très bien, parce qu’elle m’a rendue très avide de mon temps (dans le bon sens) et m’a permis de bien organiser celui-ci. J’ai réellement dû établir mes priorités en ce qui concerne l’emploi de mon temps et de mon énergie. De plus, je n’ai dit à personne au bureau ce que je faisais. Personne ne le savait. Je n’ai pas délaissé mon travail le moindrement du monde. Je consacrais donc tous mes temps libres à m’entraîner et à dormir. De temps en temps, je me permettais d’avoir un peu de plaisir. Je sortais donc avec des amis et je participais à des activités sociales. C’était une récompense pour le travail que j’avais accompli. Je profitais donc d’autant plus de ces moments-là. La meilleure partie de tout cela était que j’étais inflexible sur le plan du sommeil : je devais dormir assez pour avoir l’énergie nécessaire à mon entraînement. Et je me connais : c’est la base de tout. J’ai donc pris l’habitude de vraiment dormir huit heures chaque nuit, ce qui représentait une révolution pour moi.

KBK : Ce serait le cas pour tout le monde! J’ai entendu dire que c’est la meilleure chose que l’on puisse faire pour prendre soin de soi. Je ne peux que m’imaginer cette expérience, et je ne ferai que l’imaginer, parce que je ne suis pas très douée en randonnée. L’ascension du mont Everest ne figure donc pas sur ma liste d’objectifs à réaliser avant de mourir. Je suis toutefois heureuse qu’elle ait figuré sur la tienne, et que tu l’aies réalisée. Je ne peux donc qu’imaginer ce que c’est d’atteindre le sommet de l’Everest, et l’effet que cela peut avoir sur son niveau de confiance. S’agit-il donc réellement d’une aussi grande source de confiance que je l’imagine? Et comment vis-tu avec cette expérience maintenant que tu n’es plus sur la montagne?

CR : C’est drôle, parce que ma famille était si fière de moi, mais nous sommes maintenant tous passés à autre chose. Tout est revenu à la normale, et je suis à nouveau moi-même, ce qui est une bonne chose. Il existe un proverbe selon lequel « nul n’est prophète en son pays». C’est donc probablement une bonne chose. Cette expérience m’a vraiment donné un regain de confiance, car, de temps en temps, je suis en mesure de m’arrêter et de me demander : « Pourquoi cela me rend-il nerveuse? J’ai déjà fait quelque chose qui me terrifiait beaucoup plus, et regarde le résultat. » J’imagine que, lorsque j’ai entamé mon périple, je croyais que je serais en mesure d’y arriver. Par la suite, le fait de vaincre mes doutes a été ma grande récompense. Dès le moment où j’ai réussi à chasser mes doutes, soit lorsque je grimpais plus rapidement que mes coéquipiers, l’atteinte du sommet m’est alors apparue inévitable. Toutefois, je suis honorée du simple fait d’avoir vécu et partagé cette expérience avec tous ces autres alpinistes qui ont également gravi cette montagne. Je sais ce par quoi ils sont passés et je sais ce par quoi les premiers alpinistes sont passés pour atteindre le sommet. Et maintenant, quelqu’un qui travaille 60 heures par semaine dans le domaine des finances et qui habite à New York peut suivre leurs traces pour réaliser un tel exploit? Le fait d’analyser le tout sous cet angle a été une révélation incroyable pour moi. J’ai assurément soif d’en apprendre plus et de me mettre au défi. Lancez-moi n’importe quel défi, et voyons comment je gère la situation.

KBK : Je vois, une philosophie de type « allez, fonce! ».

CR : Exactement! Oui, c’est ça.

KBK : Je suis certaine qu’on te le demande souvent : graviras-tu l’Everest à nouveau? Si oui, pourquoi? Et si non, pourquoi?

CR : J’adorerais le refaire! Je m’impose habituellement une règle personnelle selon laquelle je n’ai pas le droit de planifier ma prochaine expédition, ni même d’en parler, pendant au moins un mois ou deux après mon retour. Malheureusement, le jour de mon anniversaire de mariage (je suis finalement revenue à temps pour celui-ci; j’étais censée le manquer), j’ai dit à mon mari que j’aimerais y retourner pour le faire sans oxygène d’appoint. Si je ne me trompe pas, seulement sept femmes l’ont déjà fait. En tout, seulement 200 ou 250 personnes au monde y sont arrivées. Je ne crois toutefois pas que ce soit dans les plans.

KBK : Tu aimes vraiment te surpasser et sortir de ta zone de confort.

CR : En effet! J’ai l’impression que c’est ce qui permet de croître. Il s’agit du sentiment le plus gratifiant, le plus épanouissant qui soit. Cela nourrit mon âme. C’est incroyable. Je crois vraiment que lorsque j’éprouve des doutes ou que je manque de confiance en moi, tout se règle au cours de tels moments dans les montagnes.

KBK : Voici donc ce que je me demande. Comme tu le sais, beaucoup de nos auditeurs aujourd’hui ne deviendront pas nécessairement alpinistes... Ou peut-être que si, qui sait? Si tu devais nous donner un ou deux conseils concernant la façon dont ce défi personnel t’a aidée à mieux réussir, à être plus concentrée ou à être plus à l’aise – ou peu importe quoi d’autre – au travail, quels seraient-ils? As-tu des conseils qui permettraient aux auditeurs de tirer profit de ton expertise et de se nourrir de cette passion et de cette excitation que je peux entendre dans ta voix lorsque tu parles de cette expédition en particulier?

CR : Une chose que j’ai trouvée très intéressante a été la réaction des gens quant à l’ascension. Peu importe si ceux-ci étaient excités ou non à cette idée, ou encore si je parlais à quelqu’un au camp de base qui semblait avoir une attitude négative à mon égard : la plupart du temps, leur réaction est liée à quelque chose qu’ils vivent. Celle-ci a très peu à voir avec moi. Je crois que, d’une certaine façon – je ne sais pas s’il s’agit d’une caractéristique typiquement féminine – on assume beaucoup de responsabilités et on suppose qu’on a eu une certaine incidence sur la réaction de gens. Je crois toutefois que c’est moins vrai que ce que l’on croit. Ensuite, il y a le fait de connaître ses forces et ses faiblesses et de ne pas essayer de se mesurer à quelqu’un dans une situation où vous n’avez que des faiblesses à opposer aux forces de l’autre. Il faut se donner une chance de temps en temps et ne pas être dur avec soi-même afin de ne pas gaspiller son énergie au profit de ses faiblesses et de ne plus être en mesure d’utiliser cette énergie au profit de ses forces. Je crois qu’il s’agit d’une grande leçon tirée. Il y a aussi le fait qu’il faut prendre des risques. Il est impossible de démarrer une entreprise ou d’escalader l’Everest sans prendre de risques. C’est un risque calculé. On peut se servir de tout ce qui nous effraie comme facteur de motivation pour trouver des moyens de mieux se préparer.

KBK : Ça me plaît. Tu es sans aucun doute une source d’inspiration, Courtney. Je te souhaite beaucoup de succès pour ta prochaine ascension, quelle qu’elle soit. Ce fut un honneur d’apprendre à te connaître un peu mieux.

CR : Merci beaucoup de m’avoir reçue, Kathleen!

KBK : Merci.